ثقافة Le quatrième homme de Taoufik Jebali : A bas les masques d’un monde qui se croit vivant
Taoufik Jebali revendique un théâtre joyeux, en dépit de la médiocrité qui règne dans la société qu’il dépeint. Personnages déguisés en autruches ouvrent sa nouvelle création théâtrale comme pour rappeler que le Théâtre est avant tout une scène de jeu, une invitation à la vie. Le fronton placé en haut de scène affirme cependant que « Ce théâtre n’est ni un espace de divertissement, ni un spectacle, ni un luxe ; il est un acte de légitime défense ». Mais un acte de légitime défense contre quoi, contre qui ?
Le propos théâtral de Jebali s’élève contre un monde qui construit, avant tout, des limites sociales au lieu de créer des possibles, contre la vacuité des esprits, contre ceux qui se prennent trop au sérieux, et contre ceux qui refusent de voir, de sentir et de se laisser troubler. Un théâtre qui, sous couvert de légèreté, invite à se défaire des prismes d’une société qui se perd dans le futile et l’insignifiant, et fait de la dérision une arme pour fissurer les certitudes et rappeler qu’il y a toujours un mérite à douter, à prendre des distances salvatrices.

Dans « Le quatrième homme », la nouvelle création présentée en avant-première à l’occasion de la Journée mondiale du théâtre, Taoufik Jebali donne à voir un personnage en avance sur son temps. Alliant technologie et intelligence, cet homme n’a pourtant presque rien à faire, ni à dire dans une société qui n’a pas fini de normaliser avec la futilité. Car l’une des obsessions majeures et récurrentes du metteur en scène demeure précisément cette futilité sociale, véritable pathologie qu’il ne cesse de traquer et de mettre à nu.
Il joue alors sur des motifs récurrents : le désamour, le mauvais goût, la petitesse, la superficialité, les habitudes mesquines pour mieux révéler, derrière leur apparente banalité, les failles profondes du corps social. Ici, on pleure seulement à l’occasion, on aime sans savoir l’exprimer, on fête selon le calendrier et non par désir, on tape sur la table alors qu’on n’a rien à dire, on se croit beau alors qu’on baigne dans la laideur. Ce que dénonce Jebali, au fond, c’est l’appauvrissement de la pensée, la perte de sens et la platitude. Tout n’est que souffle absent dans un monde qui se croit vivant.

À travers le personnage du petit vizir, incarné par Mehdi Elkamel, et des scènes de fables animalières, la pièce renvoie à l’univers du conte tout en opposant deux mondes : celui qui avance, éclairé par la raison et la technologie, et celui de la légende orientale, dont on peine à se détacher. Les cabines disposées sur scène suggèrent l’idée de ces boutiques du passé où nous restons enchaînés aux récits et illusions d’antan.
Même si la présence de Jebali sur scène, avec sa carrure imposante, rappelle que l’artiste est toujours là pour faire face aux aléas sociaux, aux dérives des pouvoirs en place et à l’enlisement dans le médiocre, l’hommage rendu à ceux qui nous ont quittés : Zeyneb, Chedly, Ridha, Béchir, Badri, à travers ces mots : « le monde que vous avez laissé derrière vous n’est plus digne de vous. Nous marchons sur les traces des victimes, tandis que les écrans célèbrent les bourreaux. La haine s’organise, la guerre se vend, et la liberté se raconte comme une histoire pour enfants ; il ne reste presque plus rien » (inscription sur le fronton de la scène) sonne comme une forme de résignation face à un monde qui a perdu son nord.
Chiraz Ben M'rad